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Mise à jour :
28 juin 2005

© pierre salducci - 2002

 

Littérature gaie : Les Années charnières


En 1999, la revue RG avait eu l'excellente idée de préparer un numéro spécial sur les enjeux et l'avenir de la communauté gaie à la veille de l'an 2000.

Alain Bouchard m'avait sollicité pour parler du volet littérature. Il s'agissait non seulement de faire le point sur les années passées mais aussi d'essayer de discerner ce que serait notre avenir. Deux ans plus tard, alors que plusieurs librairies gaies ont fermé leurs portes, que les éditions Stanké ont renoncé à la collection L'Heure de la sortie et que le paysage littéraire québécois ne s'est enrichi d'aucun nouvel auteur gai depuis Pascal Delorme, ce texte me semble plus que jamais d'actualité et très prémonitoire. C'est pourquoi je le reproduis ici.

Depuis le début des années 80 est apparue aux États-Unis, mais aussi au Québec et en Europe, une littérature gaie qui a pris peu à peu le relais de la littérature homosexuelle que nous avaient léguée des auteurs comme Cocteau, Gide, Genet, Wilde, Jouhandeau, Forster, et autres classiques.

Après une période de transition dominée par des précurseurs relativement isolés comme Tony Duvert, Yves Navarre, Éric Jourdan, Michel Tremblay, Edmund White [en médaillon ci-contre], Robert Lalonde et Renaud Camus, cette littérature a connu un essor d'autant plus important et rapide que le sida, tout au long de la décennie 80, a forcé de nombreux auteurs à s'afficher publiquement et à s'exprimer haut et fort pour témoigner à la fois de leur condition d'homosexuels et des souffrances de la maladie. En fait, les auteurs du sida ont créé la littérature gaie de toutes pièces. Voyant la mort venir et persuadés de n'avoir plus rien à perdre, ceux-ci ont évoqué avec une sincérité encore inconnue et souvent déchirante tous les aspects de la vie homosexuelle.

Dans un ultime sursaut d'énergie, les Hervé Guibert, Cyrile Collard, Christophe Bourdin, Pascal de Duve [en médaillon ci-à gauche], Vincent Borel, Jean-Baptiste Niels, Pier Vittorio Tondelli [en médaillon ci-dessous], et autres, se sont exprimés avec une totale absence de pudeur, et parfois à la limite de la dénonciation, sur toute une série de sujets jusqu'alors demeurés tabou, comme la sexualité, la multiplication des partenaires, le rapport à la famille, le couple gai, le désir, la séduction, la fidélité, etc. Jamais encore n'avait-on été si loin. Fini le temps de l'homosexualité gentille (le bon garçon à maman), comique (style folles et travestis), précieuse (voir Tournier et Peyrefitte) ou scandaleuse (mélange de provocation et de pornographie) à laquelle nous avaient habitués des siècles d'écrits stéréotypés et au ton convenu qui répandaient toujours les mêmes clichés et banalités d'usage. Une petite révolution venait de se produire. Un genre nouveau était né.

Très vite, les livres et les auteurs gais se sont multipliés. Grâce à leur franc-parler, les auteurs du sida avaient ouvert une brèche, ils avaient aussi fait la preuve que l'homosexualité en littérature n'était pas incompatible avec le succès, loin de là ! Des titres comme À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, L'Orage de vivre ou Les Nuits fauves ont connu en effet des records de vente très appréciables. Autre progrès, les auteurs du sida ont également réussi l'exploit de réunir pour la première fois un lectorat homo et hétéro derrière les mêmes romans. Une réalité tout à fait inimaginable ne serait-ce que quelques années auparavant.

Au fur et à mesure qu'ils disparaissaient, les auteurs du sida ont cédé la place à une autre génération de romanciers qui n'ont eu qu'à se glisser dans le sillage déjà tracé par leurs prédécesseurs décédés. Ceux-ci parlèrent moins de la mort et de la maladie et de plus en plus de culture gaie et de mode de vie. Ainsi se sont révélés de nouveaux talents comme Stephen McCauley, Guillaume Dustan, Armisted Maupin, Christophe Donner [en médaillon ci-dessous], David Leavitt, etc. Certains d'entre eux, autre fait nouveau, ont connu de véritables carrières internationales. C'est le moment également où la littérature gaie a littéralement explosé au Québec. Alors que les auteurs du sida y ont été quasiment inexistants (à part Denis Bélanger d'une certaine façon), les années 90 ont vu s'imposer en très peu de temps une multitude de nouveaux romanciers dont Pierre Manseau, Paul-François Sylvestre, Pierre Samson, Alain-Bernard Marchand, Sir Robert Gray, André Martin, plus tous ces auteurs d'un seul livre dont l'histoire ne retient pas forcément les noms et qu'il serait trop long de nommer ici.

 

Devenue un genre à part entière, la littérature gaie possède à présent ses sous-genres comme le roman Arlequin (illustré par la collection «Le Bonheur est à tout le monde»), le roman érotique chdonner.jpg (22606 bytes) (exemple: Teleny de Oscar Wilde), la bande-dessinée (dont le représentant le plus célèbre est incontestablement Ralf König) ou le roman policier (florissant grâce à des auteurs comme Georges Baxt, Dan Kavanagh, Frank Goyke ou Joseph Hansen). Aujourd'hui, la littérature gaie est donc associée à un véritable marché. Les librairies gaies se sont répandues à travers le monde et les librairies générales proposent également à l'occasion des rayons gais spécialisés. Parallèlement, plusieurs maisons d'édition se sont ouvertes à ce nouveau genre. Certaines lui sont entièrement consacrées, comme les Éditions gaies et lesbiennes, les éditions Passage du Marais, les Cahiers Gay Kitsh Camp, les éditions KTM, Double Interligne, Geneviève Pastre, DLM Devenues par la suite les éditions H&O. ] , etc. D'autres ont décidé de créer des collections gaies, comme les éditions Balland avec la collection Rayon Gay [ Mais le mot « gay » a dû poser problème puisque la collection a été renommée Le Rayon. ] , dirigée par Guillaume Dustan, et les éditions Stanké qui m'ont confié la direction de la collection L'Heure de la sortie que je vais lancer dès cette année. Ceci sans oublier tous ces éditeurs qui, sans vouloir se spécialiser pour autant, se sont montrés très accueillants envers les auteurs gais et leur production comme par exemple Christian Bourgois et POL en France, mais surtout Triptyque et Les Herbes Rouges à Montréal. En moins de vingt ans, les progrès sont donc incontestables. La littérature gaie a littéralement explosé, les auteurs se sont considérablement multipliés et le succès de plusieurs de leurs titres a réussi à convaincre une bonne partie du public et du milieu de l'édition que la littérature gaie, malgré ce que certains se plaisaient à croire, n'est pas une littérature de second ordre qu'on lit en cachette en tenant le livre d'une seule main.

            La partie est-elle gagnée pour autant ? Pas si sûr... Car les années 2000 nous réservent encore bien des défis à relever. Dans les faits, avant de pouvoir crier victoire, le chemin à parcourir est plus que jamais semé d'embûches.

Malgré tous les progrès enregistrés en peu de temps les succès de la littérature gaie ne sont que relatifs et bien des acquis restent encore fragiles. Il n'est pas rassurant, par exemple, de constater que plusieurs intellectuels, et souvent même des gais, continuent de contester ou de dénigrer l'existence d'une littérature gaie ce qui est purement et simplement inexplicable. Par ailleurs, il n'est pas plus rassurant d'apprendre que de nombreux auteurs gais, et pas des moindres, refusent encore de publier dans des collections gaies ou chez des éditeurs gais par peur ou par honte. Récemment encore, Aldo Busi [en médaillon ci-dessous] a fait un scandale à son éditeur parce que ses livres s'étaient retrouvés un jour dans le rayon gai d'une librairie. Quant à Allan Hollinghurst [en médaillon ci-dessus], il a refusé les droits de traduction de son nouveau roman à Guillaume Dustan parce qu'il ne voulait pas se retrouver dans une collection gaie. Des cas semblables sont malheureusement encore nombreux. En effet, la majorité des auteurs homosexuels craignent d'être étiquetés et refusent de s'associer au développement et à la reconnaître de la littérature gaie. Mais s'ils ne le font pas, qui le fera à leur place? Allons-nous attendre que les hétéros reconnaissent la littérature gaie avant même que les gais ne se soient mis d'accord pour le faire? Le problème, c'est que les hétéros sont tout à fait disposés à la reconnaître, mais ils le font pour s'en méfier, pour l'isoler et la censurer, alors qu'il faudrait tout au contraire la reconnaître pour la glorifier et en vanter la qualité comme l'originalité.

 

Plus grave encore, la littérature gaie se heurte aujourd'hui à une véritable censure de la part des médias. Ainsi, à de rares exceptions près, aucun titre gai ne parvient à passer le cap des journaux et des émissions de télé ou de radio destinés au grand public. Les journalistes refusent d'en parler pour toutes sortes de raisons plus ou moins valables. Certains sont mal à l'aise avec l'homosexualité et ne savent pas comment aborder un tel sujet; d'autres s'imaginent qu'on leur reprocherait de faire la propagande de l'homosexualité s'ils en parlaient; d'autres enfin ont peur de passer pour des gais s'ils défendaient notre culture. Et les journalistes gais de Radio-Canada sont d'ailleurs les pires sur ce plan. Quant à la presse gaie et aux émissions gaies à la télé ou à la radio, elles même réservent très peu de place à la littérature. Une place en tout cas tout à fait insuffisante compte tenu des besoins et de tout le manque d'information qu'il faut pallier. Et là encore pour toutes sortes de raisons qui vont du manque d'espace, aux soi-disant attentes des lecteurs et aux contraintes économiques. Quoi qu'il en soit, sans promotion, notre littérature est vouée à l'agonie. Elle va manquer d'horizons, de lecteurs, de soutiens, d'encouragements, d'échos, d'interrelation, et de toute cette effervescence qui permet à un art de s'affirmer et de se développer. Sans promotion, notre littérature va demeurer marginale. Elle sera cantonnée à un petit milieu d'initiés et ne pourra faire autrement que de s'éteindre, étouffée, faute d'oxygène et d'ouverture.

Dernier point, comme je le disais précédemment la littérature gaie est devenue au cours des années un véritable marché économique, avec ses librairies, ses éditeurs, ses rencontres littéraires, etc. Or, qui dit marché économique dit rentabilité. Ainsi, à l'avenir, la littérature gaie n'a pas d'autre choix que d'être rentable si elle veut survivre. Or, actuellement, elle ne l'est pas. Ce serait se fermer les yeux que de nier par exemple la disparition de presque toutes les tentatives d'édition gaie qui ont eu lieu jusqu'à nos jours. La revue Masque n'existe plus, les éditions Personna n'existent plus, la revue Playzir Délire n'a connu qu'un seul numéro, la collection gaie des éditions Édimag n'a jamais réussi à voir le jour et le concours Édimag-RG-La Différence, après plusieurs mois de travail, s'est finalement soldée par une impasse. À cela s'ajoute les rencontre Des Livres et des Hommes qui ont dû s'interrompre également. Pourquoi tant d'échecs et de faillites? Ce ne sont pas les projets qui manquent, ce n'est pas non plus la bonne volonté. Mais c'est l'argent, et le soutien de la communauté.

Les grands commanditaires habituels (Bell, Hydro, Air Canada, Molson...) ainsi que les divers organismes subventionneurs (Municipalités, Conseils des Arts du Québec et du Canada) qui investissent massivement dans certaines manifestations culturelles refusent encore de soutenir la littérature gaie. Quant à la communauté gaie, elle semble bien plus intéressée à investir notre argent collectif dans les partys du BBCM que dans le soutien à nos auteurs. Dans les faits, les gais ne lisent pas et, parmi ceux qui lisent, très peu se sentent véritablement concernés par la littérature gaie. Manque d'information ou manque d'intérêt? Les deux causes se renforcent l'une l'autre dans une sorte de spirale infernale. Quoi qu'il en soit, dès que l'on parle chiffre, les résultats sont effrayants. Les ventes ne décollent pas et la majorité des titres gais québécois ne dépassent pas les 200 ou 300 exemplaires. Guillaume Dustan  [ en médaillon ci-dessous ], qui est pourtant considéré comme une star de la littérature gaie, atteint péniblement les 1 000 à 2 000 exemplaires vendus sur tout le bassin francophone, Europe, Afrique et Québec confondus. C'est quasiment risible! Lors d'une conférence en France quelques mois après le lancement de Le Désir du Cannibale, Jean-Paul Tapie avait souligné que si seulement 1% des gais qui se pressent dans tous les bars et les discothèques de nos villes avait acheté son livre, il serait fortuné! On en est loin, malheureusement. Dans de telles conditions, les ventes et la situation économique étant ce qu'elles sont, le plus gros danger qui menace notre littérature dans un avenir immédiat, c'est le dépôt de bilan, pur et simple !

Si les années 80 ont pu être un tel tremplin pour la littérature gaie, c'est grâce (malheureusement) au formidable intérêt qu'a suscité le sida, à la compassion qu'il a entraînée et aux élans de solidarité auxquels il a donné lieu. Aujourd'hui, cette solidarité fait cruellement défaut et principalement au sein de la communauté gaie. Pourtant, nous sommes dans des années charnières, celles qui vont déterminer si ça passe ou si ça casse. Dès lors, les véritables enjeux ne peuvent se formuler que de cette façon: Sommes-nous prêts à nous mobiliser massivement pour la survie et le développement de la littérature gaie? Sommes-nous prêts à exiger que cette littérature soit présente dans nos journaux, à la télé et à la radio comme toute autre littérature? Sommes-nous prêts à la consommer et à en prendre soin comme d'un nouveau né fragile et sans défense?

            En ce qui concerne l'affirmation et l'épanouissement de la littérature gaie, nous n'avons jamais été aussi prêts du but mais, en même temps, nous n'avons jamais été aussi fragiles. Il est clair que si les librairies, les maisons d'édition, les collections gaies et toutes les structures qui ont été mises en place ces dernières années viennent à s'écrouler, tout comme se sont déjà écroulées tant d'initiatives auparavant, il ne restera plus grand chose dès lors de nos grands rêves et de nos belles espérances. Il faudra reconstruire, repartir de zéro, ce qui demandera à nouveau des années de labeur et d'investissement. Un véritable gâchis. Et sur cela, nous serons bientôt fixés. En ce qui me concerne, je crois que l'accueil qui sera réservé à la collection L'Heure de la sortie chez Stanké sera un baromètre très significatif de l'intérêt réel que les gais québécois portent à leur littérature. Mais une chose est sûre, nous sommes responsables de nos auteurs. Nous avons le pouvoir de les porter haut et fort ou de les abandonner comme des rats crevés au bord de la chaussée. C'est à nous que revient le dernier mot et c'est à nous de décider.

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